|
Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage. Et accéder
à Gozo est un long voyage. Pas tellement par la durée
mais plutôt par l'ambiance particulière qui y règne
et étire le moindre jour à l'infini jusqu'à
le rendre intemporel. Nul besoin désormais d'affronter les
dieux et les peuplades étranges habitant le bassin méditerranéen.
Une demi-heure de ferry suffit au départ du port de Cirkewwa
pour rejoindre l'île de Gozo. Laventure n'est peut être
plus tout à fait la même mais il se passe un petit
quelque chose sur ce navire qui titille les sens et excite la curiosité.
C'est peut-être le simple fait d'aborder l'île par bateau,
les deux sont indissociables et la frustration est grande d'être
arrivé à Malte par avion. A moins que ce ne soit l'Odyssée,
ce récit épique composé par le poète
grec Homère quelque 850 ans avant Jésus-Christ et
qui depuis rime avec traversée.
Le choc sourd de la coque contre la jetée ramène à
la réalité. Voici le port de Mgarr avec ses luzzis
colorés. Là-haut, le fort Chambray veille sur la rade.
Il porte le nom d'un autre aventurier au long cours, celui d'un
chevalier de l'Ordre de Malte connu pour avoir livré son
premier combat naval à treize ans et arraisonné son
premier bateau ennemi à dix-sept ! Autre temps, autre épopée
maritime. A la sortie de la ville, une pancarte en bois indique
la direction de la grotte de Calypso. Le mythe reprend l'avantage.
Homère parle d'un paradis verdoyant peuplé d'oiseaux
multicolores, planté de cyprès, de peupliers, de vignes
généreuses. Rien de tout cela. La roche est nue, le
trou béant et noir, livré aux courants d'air. Un gardien
insiste pour louer à prix d'or ses bouts de chandelle à
des visiteurs prévoyants équipés de lampes
torches. Inutile. La réalité est là, cruelle.
Il n'y a rien à voir à part la mer et le sable orange
de la plage de Ramla. Moment de flottement parmi les mortels présents.
Doit-on maudire la légende, réprimander son imagination
toujours prompte à s'emballer ou compatir au sort d'Ulysse
contraint et forcé de rester ici sept années durant
?
A défaut de se plonger avec délice dans les bras
voluptueux de la belle Calypso, notre navigateur a bien dû
trouver d'autres charmes à cette île pour passer le
temps. En route donc ! La balade sur la plage voisine de Ramla apporte
la première petite pincée de sel indispensable à
toute envie de découverte. Ici, les embruns se mêlent
aux senteurs du maquis. Une lumière extraordinaire baigne
les eaux claires de la Méditerranée et les bleus du
ciel et de la mer se confondent. Le charme opère tout doucement.
Imperceptible, diffus, il est là dans l'air qui se distille
dans l'âme de ceux qui prennent le temps de l'attendre, de
le goûter, de l'apprivoiser. Certes, il faut accepter de ne
plus courir, de ne pas tout voir, apprendre à se glisser
au cur de ces villages silencieux, comprendre que la sieste
des Gozitains fait partie intégrante de leur art de vivre.
Comment en pourrait-il être autrement ? En début d'après-midi,
les rues sont livrées à la seule ardeur du soleil
qui prend un malin plaisir à chauffer à blanc les
maisons de calcaire. Et, si à Gozo les clochers des églises
ont deux horloges marquant chacune une heure différente,
ce n'est pas tant pour dérouter le diable que pour égarer
le visiteur pressé... et trop pressant ! Ici, décidément,
le temps à une autre valeur. Il faut le savoir et en prendre
son parti. Quitte à rater le ferry du soir. Risque bien mince
en vérité. Le dernier bateau quitte Gozo vers 4h30
du matin. Les hauts murs des temples de Ggantija se prêtent
volontiers à l'exercice. Déclarés plus vieux
monuments du monde par l'UNESCO, le site daterait de 7 000 ans avant
notre ère et serait donc plus ancien encore que les pyramides
d'Egypte. Le mystère qui entoure ce lieu est aussi épais
que ses murs de pierres amoncelées. L'ordonnance des salles,
la forme en feuille de trèfle, les vestiges d'autels, les
inscriptions et spirales gravées dans la roche signalent
à coup sûr un site religieux mais pour quels dieux
? Personne ne sait comment les mégalithes de plusieurs tonnes
composant les temples ont été amenés jusqu'ici.
Les formidables falaises de Ta'Cenc semblent bien avoir été
les carrières d'origine. En témoignent les profonds
sillons parallèles balafrant le plateau calcaire. Traces
de chariots, de luges ? Les hypothèses foisonnent. Il est
bien question d'une géante répondant au doux nom de
Sunsana qui aurait porté les blocs sur ses épaules
mais ce n'est qu'une légende. Et c'est bien là la
seule certitude. Mystère de l'acheminement, mystère
de l'édification, mystère des inscriptions
A
Ggantija, l'imagination marche plus que les jambes. Les chevaliers
de Malte sont moins cachottiers. Ils fortifient l'actuelle ville
de Victoria au XVIe siècle afin de protéger les Gozitains
des raids incessants des pirates. Gozo ne connut pas toujours son
actuelle tranquillité. Longtemps livrée à elle-même,
elle fut la proie favorite des écumeurs de tous poils jusqu'à
l'arrivée de l'Ordre. En 1551, la quasi-totalité de
la population est réduite en esclavage par les Sarrasins.
L'île mettra des siècles à s'en remettre. La
ville principale, Rabat, fondée par les Romains, est donc
fortifiée par les chevaliers dans les années 1570.
Les îliens auront obligation de s'y enfermer toutes les nuits
jusquen 1630 date à laquelle le danger ottoman est
enfin écarté. Rebaptisée Victoria par les Anglais
pour commémorer le jubilé de leur reine en 1897, la
capitale gozitaine a gardé un charme certain. Du haut des
remparts du Gran Castello, la vue porte sur l'île toute entière,
harmonieux paysage vallonné, vert, piqueté de villages
blancs. A l'Ouest, la basilique de Ta'Pinu apparaît seule
plantée en pleine nature. Elle est un haut lieu de pèlerinage
depuis qu'une habitante, Carlema Grima, y a entendu la voix de la
Vierge. C'était le 2 juin 1883. A l'Est, un autre édifice
religieux s'impose au regard. L'église Saint-Jean-Baptiste
domine le village de Xewkija de son dôme haut de 75 mètres,
le deuxième d'Europe, tout juste après celui de Saint-Pierre-de-Rome
! Au centre de la citadelle la cathédrale dédiée
à Notre-dame de l'Assomption, pavée des pierres tombales
en marbre des dignitaires locaux, est cernée d'une ribambelle
de musées (folklore, archéologie, histoire naturelle
)
qu'il fait bon visiter en milieu de journée. Aux pieds des
remparts, la cité de Victoria rappelle La Valette avec ses
ruelles en pente, ses maisons aux volets verts et ses habitants
prenant le frais sur le pas de la porte. Point de trop de monde
non plus à Dwjera Point, l'endroit le plus spectaculaire
de l'île. Vent et vagues ont rivalisé ici avec le génie
constructeur des humains. La Fenêtre d'Azur, Inland Sea et
son accès souterrain à la mer, Fungus Rock sont autant
de monuments naturels taillés dans le calcaire tendre des
falaises. Haut lieu de la plongée sous-marine maltaise, l'endroit
est truffée de grottes, d'à-pics vertigineux, de piscines
à l'eau turquoise et de belles promenades le long des falaises.
L'une des plus belles grimpe vers Wardija Point, dévoile
une autre mer intérieure et surtout une vue imprenable sur
le Fungus Rock. Jadis, ce caillou posé au large était
connu pour son champignon aux vertus médicinales. Le "fungus
coccineus melitensis " de son petit nom scientifique permettait
de soigner les hémorragies et certaines maladies du sang.
Le champignon étant rare, les chevaliers interdirent l'accès
au rocher dès 1651. Les mauvaises langues assurent que les
grands maîtres de l'Ordre se réservèrent ainsi
les bienfaits du précieux champignon dès qu'il fut
établi qu'il possédait aussi des vertus aphrodisiaques.
Puisque le temps ne compte pas, il ne faut pas hésiter à
prendre les petites routes qui se tortillent à l'intérieur
des murets de pierres. Le hasard fait souvent bien les choses. Ici,
il mène à d'étonnantes carrières de
pierre où d'immenses scies circulaires tranchent le calcaire
en blocs réguliers. Là, il conduit à la verticale
de maisons recroquevillées dans un replis de falaise. Xlendi
est sans doute le plus typique de ces villages, format mouchoir
de poche, encore épargnés par les promoteurs. Au Nord,
Marsalform a déjà subi les outrages de ces bétonneurs,
mais il suffit de faire quelques kilomètres pour découvrir
les magnifiques mosaïques bleues, jaunes et blanches des anciennes
salines romaines de Qbajjar. Ailleurs, ce sont de magnifiques points
de vue (falaises de Ta'Cenc, plage de Random Bay, village de Qala)
qui apparaissent au gré des tournants et des murets effondrés.
Le soleil ne se décide toujours pas à aller se coucher
et c'est très bien ainsi. Il y a encore plein de chemins
où il fait certainement bon s'égarer. Soudain la question
se pose. Et si la nymphe Calypso n'avait été qu'un
pieux mensonge inventé par Ulysse pour expliquer à
sa femme un aussi long séjour sur une île aussi petite
?
Histoire de Gozo >>
: Carte
Malte Satellite >>
|